Ta broche.

Ce matin j’avais décidé, comme souvent, de mettre des couleurs. Sur moi. D’être fière. Solennellement vivante.

Nous avions rendez-vous chez le notaire, c’est pour ça.

J’ai mis mon pantalon fushia, celui acheté à la friperie samedi. Na. Pantacourt. J’ai mis une tunique indienne jolie, très fine en coton. D’un vert vert d’eau ? Vert d’eau ? Je ne sais pas définir les couleurs. Vert étang ? Broderies et perles, couleurs turquoise et ocres et blancs.

Gilet prune foncé, quetche le gilet, zut, comment on orthographie la prune rouge et allongée ?

Et puis je suis allée chercher quelque chose d’elle dans mes boites à bijoux. J’ai vu la bague en corail mais ça n’allait pas, j’ai les doigts pris. Et tout de suite j’ai pensé à sa broche. Un des rares bijoux qu’elle m’ait donné de son vivant. Non pas qu’elle fut radine mais simplement nous n’y pensions pas. Elle me donnait beaucoup, un peu tout ce que je voulais, mais les bijoux nous n’y pensions pas, non. Et un jour , solennellement, elle m’a dit :

« Tiens  prends la cette broche, je te la donne . A Toi. »

La vieillesse devenait forte et lourde, de ces moments où l’on sait qu’il faut commencer à donner, à choisir à qui  l’on donne, pour laisser derrière soi. Laisser derrière soi, quand on ne sera plus là. Cette broche, elle la mettait beaucoup. Elle est en or avec une perle au milieu et ce matin, c’était une évidence, elle avait les couleurs de ma tunique, tout autour, des petites choses bleues dans l’ovale noir.

Des petites choses bleues turquoise dans l’ovale noir au centre duquel est la perle couleur ivoire. C’est une évidence ce matin de l’agrafer sur mon gilet aux mailles serrées.

Prune. turquoise. Ivoire. Fushia.

Cette broche je ne la mets jamais, je ne sais pourquoi. Elle parait neuve. Elle est encore la sienne. Ma mère, qui la portait souvent. Souvent sur son pull ocre-beige en mohair, au col mou et tombant. Ou bien y avait-il deux morceaux de lainage se croisant devant, sur la poitrine ?

Je l’ai posée sur ma veste. Il fait chaud, je ne porte rien d’autre sur ma tunique d’eau et de perles. Je ne dis rien à personne. Il n’y a personne pour savoir et surtout personne pour comprendre ce secret. Comprendre que j’achète une maison avec ton argent ma mère. Je ne veux pas dire ici  » maman », ça je le dis en silence quand je te parle doucement. Ou quand je me tais, quand je te vois, c’est là que je t’appelle Maman.

J’ai suffisamment pleuré au ciel de tous nos malheurs et de ta souffrance trop longue en te nommant, en suppliant, les larmes pleines.

Non. Ce matin c’est souriant. La broche fière. Que je te vois.

Une heure avant de partir au rendez-vous, j’ai cru faire un malaise. Mon corps ne me portait plus dans ma tête. Le grand manège, l’épiderme sans dessus dessous, les tripes à l’envers, j’avais faim, j’avais soif, je ne voulais plus rien, je ne pouvais plus.

Je suis allée dans la cuisine et lentement j’ai découpé une pomme. la pomme est mon amie. Toujours. je l’ai croquée par quartier, lentement, jusqu’au jus sous mes dents. J’ai remis la radio. Le Japon. Que j’aime. Qui nous touche tant. Je l’aimais déjà avant.

J’ai retrouvé un élan, des pieds sur la terre. J’étais prête. Je respirais maintenant.

Ensuite tout s’est déroulé. Le notaire était jeune et attentionné. Nous avons parlé de ce que je veux faire, des successions, des legs, ce genre de choses. très compliqué mais interessant. A suivre…

Ensuite la maison, le présent. Facile. Clair, net. Nous sommes décidés même si cette maison va nous révéler ses défauts très vite car elle n’a pas été habitée durant quelques années. On s’en fout. On est heureux.

C’est un tournant, et un prolongement.

La broche était cachée, j’avais enlevé la veste et sous les plis, sur le coude du fauteuil, la broche écoutait.

Plus tard, sur le quai de la gare tu m’as dit  » On va être heureux dans cette maison ». J’ai dit Oui.

Tout à l’heure dans le fauteuil en osier, mon chat chéri est venu relire le compromis de vente avec moi. Il est resté très calme, il m’a apaisée. On a tout compris ou presque. Il a approuvé, s’est laissé allé de tout son long pendant que je tournais les pages. Calmement.

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13 réflexions au sujet de « Ta broche. »

  1. Ce texte est FA-BU-LEUX ! d’une poésie, d’une délicatesse incroyable !!! Alors ça y est !!!! Mais dis-moi cette maison, c’est LA maison, celle dont j’ai vu les photos parce que j’ai un doute, elle me paraissait si habitée, si vivante, or tu parles d’une maison inhabitée depuis plusieurs années ?

    1. Oui c’est celle là, dont tu as vu des photos. Les photos datent. La proprio a trouvé ( à 60 ans, bravo !!) un amoureux vercorien , depuis 4 ans….et elle ne venait quasi plus dans sa maison.
      Quand le Vercors te pogne, t’es foutu, faut grimper, grimper !!

  2. je suis tellement émue en te lisant … dès que j’ai vu les photos de cette maison j’ai senti qu’elle te ressemblait, à cause du jardin à cause de la lumière et du bois , des espaces simples et ouverts et j’ai espéré que ça serait elle..que tu pourrai en faire ton nid à chats.
    il a raison de dire que vous serez heureux dans ce nouveau lieu , on les sent, ces choses secrètes et indicibles, j’ai fait voir les photos à V, et il a dit pareil…
    Et puis , ELLE, elle est heureuse aussi de ce qu’elle voit de toi, de loin , depuis l’autre côté du miroir …
    Je t’embrasse!

    1. Et moi je suis tellement KO ce soir que j’ai cru te lire toi dans le commentaire de la fée de la prairie, d’où mon mail.
      Ah je me marre
      Il est temps de faire dodo et de rêver endormie.

  3. coucou Lôlà, je te laisse juste ce petit mot, pour te dire que je t’ai lue avec joie et émotion et que je suis heureuse de ces nouvelles. Je t’embrasse !

  4. Tout est humble dans ce texte. Tout est senti au fond de soi. Tout est vrai.
    Humilité, secret de soi, et respect.
    Que c’est beau de lire et relire…
    Moments de mots lourds et moments où tu t’envoles un peu…

    Isa.

  5. quelle belle évocation dans l’amour et la sérénité en fin de compte, c’est un plaisir de te lire dans cette maturité pleine : oui cette maison est heureuse pour vous… et le chat ! Je t’embrasse Passagère qui a trouvé un port d’attache !

    1. Tu fais bien de parler de chats. Nos deux matous rôdent et ont appris la nouvelle. On leur avait promis juré un jardin pour leurs vieux jours ( eux aussi….). Ils sont tout chose et réclament des brossages non stop sur le balcon….au soleil.

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