Angle de vie

J’étais à la Poste, il y a vingt ans. C’était un autre Temps. Un autre Lieu aussi, dans ce village du Nord de la Thaïlande où je vivais et travaillais. Un triangle d’or rien que pour moi.

J’étais à la Poste de là-bas, un grand bâtiment propre et ses guichets classiques. En ce temps là je faisais des croix et des bâtons donnant des notes et des valeurs à mon temps,  cette vie passagèrement. Il y avait le temps valable à un bon taux d’emprunt, on lui était reconnaissant. Il y avait des instants presque de trop, à bâcler, à éliminer le plus vite possible. Des bâtards de temps perdu si on n’y prenait garde.

Il fallait du rendement, je boursicotais mon temps.

J’étais à la poste il y a vingt ans et je trépignais. Je ne savais pas combien idiote j’étais et je ne savais pas que j’allais tout lâcher dans cet espace là, ma vie allait y prendre un angle  différent.

Il y avait du monde devant et derrière moi. Et moi je n’étais pas là. J’étais dans ma vanité, celle qui d’importance classifiait les moments, faisait un concours chaque jour avec ma vie, une course contre. Ma superficialité.

Je ne pensais qu’à être ailleurs, sortie de cet instant d’attente inutile, de perte, de vide non rempli, le croyais-je. Autre chose à un autre bout de ma montre devait me réclamer urgemment, c’est sûr, je le croyais aussi.

Je n’étais pas là. J’étais vide de vivre trop, sans regard pour cette fille que je trainais avec moi à la poste et qui, tiens ?, moi ?, regarde elle a un truc à poster et elle veut en partir le plus vite possible !

Et puis le plafond s’est posé sur ma tête et les murs m’ont prise dans leurs bras et tous m’ont dit Petite idiote, ne pourrais tu REGARDER ?

Ma vie n’a fait qu’un tour. J’ai fait le tour complet. Regarde.  Devant, les gens attendent. Ils sont debouts, ancrés ils respirent, tout est calme autour d’eux et par eux. Pas un mot au dessus, ni un cri. Pas de gestes nerveux, pas de montre consultée. Derrière ? Ils sont souriants. Ils me sourient, pas de contre-partie. Un horizon d’inconnus souriants. Corps lâchés et présents, ils vivent l’instant.

D’invisible à moi-même je suis devenue présente et j’ai laissé derrière celle qui était entrée là dix minutes plus tôt. Devant moi j’ai vu une monture qu’on m’offrait. Je me suis approchée. Du plat de la main caressé son cou brun, doux et chaud.  Son encolure brillante.

J’ai refait un tour complet et j’ai posé mes deux pieds sur terre dans ce lieu d’expéditions qui m’avait trouvé. Tout autour l’importance était. Ici. Première. Première vie. Il y a vingt ans. Je suis restée éternellement.

Quand je pars du mauvais côté cherchant là où il n’y a rien à apprendre, rien à trouver, je retourne dans ce lieu destinataire. Je suis parmi. Je suis revenue.

Du plat de la main je tâte le pouls de ma monture, je descends vers le museau puis lisse encore son cou fort et soyeux. Je ferme alors les yeux. Ma main, instinctive, se creuse juste ce qu’il faut et sans bruit recueille.

Cet invisible, entre nous.

.

Texte inspiré par le thème  Angle de vision proposé aux millemotsmillecouleurs

Merci Lise et Margaux pour cette initiative chaleureuse !

.

Publicités

Une réflexion au sujet de « Angle de vie »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s